André Gaborit - chanteur poète

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Les cinq étages Les cinq étages  

Dans la sou­pente du por­tier, je naquis au rez-de-chaus­sée. Par tous les laquais du quar­tier, à quinze ans, je fus pour­chas­sée....


A propos de Pierre-Jean de BERANGER A propos de Pierre-Jean de BERANGER

Pierre-Jean de Béranger, chan­son­nier du XIXième siècle, consi­déré comme le père de la chan­son moderne, en a exploré tous les styles : de la chan­son à boire à la satire, de la romance à la chan­son sociale, sans oublier la chan­son poli­ti­que.

Dans la sou­pente du por­tier

Je naquis au rez-de-chaussée.

Par tous les laquais du quar­tier,

A quinze ans, je fus pour­chassée.

Mais bientôt un jeune sei­gneur

M’enlève à leur doux caque­tage.

Ma vertu me vaut cet hon­neur,

Et je monte au pre­mier étage.

 

 

Là, dans un riche appar­te­ment,

Mes mains devien­nent des plus blan­ches ;

Grâce à l’or de mon jeune amant,

Là, tous mes jours sont des diman­ches ;

Mais, par trop d’amour emporté,

Il meurt. Ah ! Pour moi quel veu­vage !

Mes pleurs res­pec­tent ma beauté,

Et je monte au deuxième étage.

 

 

Là, je trompe un vieux duc et pair

Dont le neveu touche mon âme :

Ils ont, d’un feu payé bien cher,

L’un la cendre et l’autre la flamme.

Vient un dan­seur : nou­veaux amours ;

La noblesse alors déménage.

Mon miroir me sourit tou­jours,

Et je monte au troisième étage.


Là, je plume un bon gros Anglais,

Qui me croit et veuve et baronne ;

Puis deux finan­ciers vieux et laids ;

Même un prélat, Dieu me par­donne !

Mais un escroc que je chéris

Me vole en par­lant mariage.

Je perds tout ; j’ai des che­veux gris,

Et je monte encore un étage.

 

 

Au quatrième, autre métier :

Des nièces me sont néces­sai­res ;

Nous scan­da­li­sons le quar­tier,

Nous nous moquons des com­mis­sai­res.

Mangeant mon pain à la vapeur,

Des plai­sirs je fais le ménage.

Trop vieille, enfin je leur fais peur,

Et je monte au cinquième étage.

 

 

Dans la man­sarde me voilà,

Me voilà pauvre balayeuse.

Seule et sans feu, je finis là

Ma vie au prin­temps si joyeuse.

Je conte à mes voi­sins sur­pris

Ma for­tune à différents âges,

Et j’en trouve encor des débris

En balayant les cinq étages.

 

Pierre-Jean de BERANGER